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BY SEPTEMBRE TIBERGHIEN

[FR]

Septembre Tiberghien propose un même protocole à chacune des artistes avec lesquelles elle s’entretient, dans le cadre de l’invitation éditoriale proposée par Thankyouforcoming : chaque rencontre est l’objet d’une discussion autour d’un texte choisi au préalable et qui porte un éclairage nouveau sur l’œuvre de l’artiste. 

Assemblage

Le Sourire de Vénus (l’une des neuf nouvelles de J. G. Ballard, écrites entre 1955 et 1970, qui composent le recueil Vermilion Sands) raconte l’histoire d’une sculpture sonique envahissante, qui ne cesse de grandir et dont on essaie – en vain – de se débarrasser. Le personnage principal s’appelle Mr. Hamilton, possible référence à l’artiste Richard Hamilton, qui a réalisé la première œuvre pop, un collage daté de 1956 intitulé Just What is it that makes today’s homes so different, so appealing? réalisé pour l’affiche ou le catalogue de l’exposition This is Tomorrow à l’ICA de Londres. On sait que Ballard a visité cette exposition et qu’elle a eu une certaine influence sur lui. (1)

M.L. Je n’avais pas fait le rapprochement avec cette œuvre, dont je connaissais l’existence, mais pas le nom. D’avoir lu la nouvelle avec cette première image en tête doit t’avoir donné une impression totalement différente de la mienne. Quand j’ai lu Vermilion Sands, j’ai fait l’expérience de la matière, car il convoque beaucoup la couleur, les textures, ce qui résonne, et pour moi il n’y avait pratiquement pas de lien à l’image, alors que tu es passée par quelque chose de l’ordre du collage.

S.T. Il est de toute façon question d’assemblage dans cette nouvelle, puisque cette sculpture est décrite comme un répertoire condensé de ce qui se fait de plus kitsch en musique classique. Il y a quelque chose de déjà obsolète dans cette sculpture, que je trouve très intéressant et qui contraste avec l’idée qu’on se fait habituellement du progrès ou d’une vision futuriste de l’avenir.

M.L. Finalement, Ballard nous parle de la culture en général. À l’image du Pop art, qui a fini par s’insinuer dans tous les pores de la société et qui influence encore l’art d’aujourd’hui. Il y a à la fois un intérêt pour la sculpture et pour la culture en général dans ce texte. Ce qui rejoint ma pratique.

S.T. C’est très juste ce que tu dis par rapport au Pop art et à sa façon de s’infiltrer de manière tout à fait pernicieuse. Le Pop art est né en Angleterre d’une mère illégitime, le mouvement Dada et d’un père bâtard, la société de consommation des années 1950. La définition que fait Hamilton du pop art est intéressante en ce sens : « populaire, éphémère, jetable, bon marché, produit en masse, spirituel, sexy, plein d’astuces, fascinant et qui rapporte gros ».(2)
Je trouve que cette vision se retrouve condensée dans les nouvelles de Ballard et plus spécifiquement dans Vermilion Sands. On pourrait la développer, la déplier, chaque aspect est explicité d’une manière ou d’une autre. Il y a cet aspect séduisant du confort moderne, il y a aussi une décadence ; personne ne travaille, tout le monde est oisif. C’est le spleen du vingtième siècle ; les gens se laissent couler dans cette ambiance balnéaire, mais qui en même temps les rend anesthésiés.

M. L. Dans les discussions que nous avons eues avant de commencer cet entretien, je me posais beaucoup de questions par rapport au regard que je porte sur mes objets qui me paraissent toujours déjà obsolètes… et en même temps, je m’intéresse aux nouvelles technologies… Il y a ici une contradiction qui m’intéresse. Avec les Sculptures instantanées, je suis allée chercher des objets qui étaient déjà là et qui pour les gens sont presque de l’ordre de l’archive, puis de les tirer vers autre chose. Pour le projet que je développe actuellement, je suis en train de faire des « sculptures numériques » : à la base, des échantillons d’objets numérisés que je mixe, en gardant cette idée d’assemblage de morceaux déjà existants. Dans Le Sourire de Vénus, la sculpture est ce qu’on pourrait appeler aujourd’hui une « sculpture générative ». Il y a une forme de base, pas complètement terminée, décrite comme étant hideuse et qui va continuer à se développer. À plusieurs reprises, ils l’entaillent, ils la morcellent et elle continue à se développer jusqu’à ce qu’elle fusionne avec son environnement.

S.T. Et surtout avec l’architecture. Elle se diffuse comme un virus, en empruntant un mode de propagation très organique, alors qu’elle est conçue en métal, qui est normalement une matière inerte. Sa finalité est en effet de fusionner avec le monde, par une sorte d’osmose. C’est très ironique comme fin, il me semble, par rapport à notre vision globalisée de l’art aujourd’hui…

M.L. Il y a vraiment cette présence autour des gens qui vivent dans cet univers, sans qu’ils en aient conscience, car ce n’est pas identifiable. Il y a quelque chose de très insidieux et d’invisible. La façon dont les formes évoluent et disparaissent aux yeux de ceux qui les regardent, fait écho à ma pratique. Voir la construction de cette sculpture et sa disparition, c’est quelque chose de complètement fascinant pour moi.

M.L. Il y a une temporalité qui est très étrange en effet et ce qui m’a beaucoup marquée, c’est que cette nouvelle – Le Sourire de Vénus, mais on peut le dire des autres nouvelles qui forment le recueil Vermilion Sands – se place vraiment du côté du spectateur. C’est une observation dans le temps d’une sculpture. Certaines de nos conversations passées ont été animées par les mêmes intérêts. Ici on ne tourne peut-être pas autour de la sculpture, mais on vit avec.

Animisme

S.T. Oui, et c’est aussi la manière dont s’adresse la sculpture au spectateur qui est intéressante. Il décrit la sculpture comme une excroissance de son auteur. Comme si l’artiste avait adressé un dernier chant d’amour à son amant défunt par le biais de son œuvre. La façon dont la sculpture crie sa détresse témoigne de la vexation de son auteur envers une assistance et un public qui ne comprennent pas son travail. Il y a un aspect animiste dans cette sculpture, dans sa façon d’être habitée.

M.L. Je dirais même que c’est à l’œuvre dans toutes les formes que l’écrivain fait apparaître. Il y a toujours cette ambiguïté entre quelque chose qui nous apparaît de prime abord comme une sculpture avec les qualités qu’on lui attache et d’un seul coup, subtilement, il fait basculer les choses et on se retrouve du côté d’un organisme vivant. Dans toutes les nouvelles, il y a cette possibilité de basculement. Par contre, je ne me suis jamais posé cette question vis-à-vis de mon travail. J’essaie de créer du lien, car je pense toujours la place du spectateur dans les dispositifs que je crée bien sûr. Mais la différence, c’est que je ne vois jamais les choses sur le registre sentimental. Il y a de l’émotion, mais il n’y a pas ce qu’il met en place… avec la place de la femme, toujours assez étrange. Là c’est la femme créatrice, mais…

La muse

S.T. C’est toujours une femme fatale. C’est drôle ce que tu dis, parce que j’ai listé les noms des femmes dans chaque nouvelle et on se rend compte que ce sont presque des anagrammes. Comme s’il s’agissait d’un avatar. C’est toujours une seule et même personne qui se modifie, se métamorphose en fonction du contexte. On pourrait sans doute en cherchant identifier telle ou telle figure à une actrice ou à une vedette de l’époque. Dans la nouvelle Les Statues qui chantent, Lunora Goalen pourrait très bien être Peggy Guggenheim.

M.L. C’est très drôle parce que tu as noté les noms et moi j’ai noté la couleur de leurs yeux. Toutes ces femmes sont décrites par leur regard, par la couleur de leurs yeux. J’ai l’impression que c’est une clé qui permet de voir ses mondes à travers leurs yeux. Dès le début, ma propre rétine m’a semblée frappée par la couleur. C’est effectivement curieux la manière dont Ballard tourne autour d’une même femme, comme pour en explorer toutes les nuances.

S.T. Allez, je les énumère pour le plaisir : Jane Ciracyclides, Lorraine Drexel, Aurora Day, Gloria Tremayne, Lunora Goalen, Emerelda Garland, Hope Cunard, Leonora Chanel et Raine Channing.

M.L. Des noms de stars !

S.T. C’est vrai que le regard de ces femmes est très aqueux, comme un miroir qui réfléchit son environnement. Elles sont moins présentes à elles-mêmes que disposées à refléter l’autre.

M.L. Mais est-ce que ces femmes n’ont pas le rôle de la statuaire classique ? Elles sont impénétrables et finissent parfois par exploser en morceaux. Il y a tout ce que Ballard va greffer aux sculptures ou ce qui va émaner d’elles et, à côté, il y a ces femmes qui restent de marbre. De plus, ces femmes semblent toujours physiquement inaccessibles. Absentes, injoignables, introuvables dans Le Souvenir de Vénus et socialement inaccessibles dans Les Sculptures qui chantent. Il y a toujours une distance physique qui est maintenue avec la femme-statue. En revanche, il est toujours très proche des sculptures, jusqu’à être à l’intérieur de celles-ci. Il y a une inversion des statuts.

S.T. Il y a quelque chose de la muse, inspiratrice des arts. C’est assez proche de la vision qu’avaient les surréalistes de la femme, à la fois objet de désir et de contemplation, à maintenir à distance. Ballard a dit lui-même qu’il était très inspiré par Dali, qui a vécu toute sa vie une relation platonique avec son épouse Gala. La peinture de Dali et de Chirico est très présente. Avec ces femmes-statues sur des esplanades entourées de colonnades.

M.L. De plus avec ces tableaux qui se déplacent autour de cette femme, ce fameux ballet d’écran, il parvient de façon surprenante à parler de peinture. (3)

S.T. Oui, on rêve d’une version 2.0 de ce jeu des écrans.

M.L. C’est vrai et c’est exactement ce qu’on a fait avec Degré 360, puisqu’on a tourné autour de la sculpture avec nos images.
(Accéder à la publication au format PDF) C’est intéressant ce que tu dis, parce que si les femmes jouent le rôle de muse et que moi je les vois comme des sculptures, ça veut dire qu’il n’a pas rejoué sa propre fascination dans ses nouvelles. En effet ce sont les sculptures qu’il crée qui observent ces femmes. Quand il habite la sculpture, il observe de l’intérieur afin d’animer la sculpture mais pas seulement.

S.T. L’artiste produit un subterfuge. Il se glisse instinctivement dans la sculpture en pensant lui donner vie et la rendre plus attirante aux yeux de la collectionneuse et se retrouve piégé. Il se fait prendre à son propre jeu. Ce qui est intéressant c’est que cette sculpture devient une sorte de matrice. Si l’on tire le fil psychanalytique, c’est comme si l’artiste revenait au sein de sa création comme d’un giron originel.

M.L. Mais si je me souviens bien, elles sont toutes faites de métal ces sculptures. C’est un peu ce qui m’a refroidie, si je puis dire, dans ces nouvelles. Le métal c’est quelque chose de très souple, qui bouge, se dilate, mais aussi de très froid. Il