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Entretien avec Alex Chevalier

publié dans le #9 de la revue point contemporain

A.C. Récemment, dans une de mes lectures, je suis tombé sur une citation de Lawrence Weiner dans laquelle il explique : « pour moi, l’art semble désormais reposer sur la relation entre êtres humains et objets, ou objets à objets en relation aux êtres humains. » (in Early Work. Interview by Lynn Gumper, 1982). En lisant cela, j’ai de suite pensé à ton travail. En effet, que ce soit dans tes premières œuvres comme dans les toutes dernières, tu entretiens un rapport au spectateur, à l’espace et au volume qui met en lien chacun de ces éléments avec les autres. Un rapport qui se crée au travers du langage et des formes que tu convoques, mais aussi par un travail de l’espace et de la façon dont le corps peut déambuler et appréhender les œuvres, que ce soit par le son, le toucher ou les réflexions que chacune d’entre elles renferme.

M.L. Oui en effet, la relation entre les différents éléments que j’organise dans l’espace est primordiale. Les liens sont aussi importants pour moi que les éléments eux-mêmes… Je préfère parler d’éléments plutôt que d’objet et d’être humain, car finalement, je considère que le spectateur est un de ces éléments. Il est très singulier puisqu’il est une figure qui m’accompagne, une figure dont je prends la place pendant le processus de création afin de comprendre et d’imaginer l’expérience qu’il fera de la pièce. Cette figure fantomatique s’évanouit une fois dans l’espace d’exposition pour laisser place aux corps des spectateurs en chair et en os! beaucoup moins abstraits, porteurs de singularités qui viennent se loger dans les vides, dans les articulations de mes propositions. 

A.C. Au travers des formes que tu convoques (extrait d’architectures, mobilier, travail en extérieur…), l’espace public est très présent. Pourrais-tu nous en dire plus quant à la place que prend cet espace dans ta pratique et son origine ?

M.L. J’ai toujours eu une fascination pour cet espace du commun, les lieux publics que nous arpentons ou traversons simplement. J’image qu’il forge comme une sorte d’inconscient collectif d’affinités esthétiques que nous aurions en partage. Paradoxalement, nous savons que des subjectivités politiques ou créatrices sont à l’origine de leur réalisation, mais pour la majorité d’entre nous, ces espaces, ces objets s’infiltrent lentement pour construire silencieusement nos goûts et notre expérience du monde. 

J’aime également observer la manière dont différentes couches sensorielles et discursives s’inscrivent en ces lieux, y faire l’expérience d’une mobilité qui nous les rend habitables. Je pense que j’y trouve des formes muables qui m’inspirent.

A.C. Pouvons-nous parler d’inconscient urbain ? Un espace que nous traversons et qui nous construit sans que nous en soyons pleinement conscient ?

M.L. À la manière d’une matrice sensorielle que nous habiterions…

A.C. La place des technologies dans ton travail ?

M.L. Je vais me permettre ici de citer Dona Haraway : « La technologie n’est pas neutre. Nous sommes à l’intérieur de ce que nous créons et c’est à l’intérieur de nous. Nous vivons dans un monde de connexions – et lesquelles sont faites ou défaites importe. » Je pense en effet que les technologies sont agissantes de manière à la fois complexes et subtiles. Elles déplacent nos modes de représentations du monde, mais également notre perception de celui-ci et cela opère dans notre chair et non seulement de manière intellectuelle. Par exemple, aujourd’hui nous sommes de plus en plus habitués à des phénomènes que je nommerais, et cela de manière sûrement trop grossière, de téléprésence. Bien que les êtres, les objets et les événements soient à distances, ils nous semblent parfois être si proches qu’ils stimulent fortement nos sens et déclenchent des émotions fortes. Nous faisons en effet, de façon quasi-instinctive et instantanée, confiance à google earth pour nous déplacer et parvenons à combiner ce point de vue inédit à l’habitus plus ancien de déplacement à la surface de notre planète. Nous acceptons de la même manière très spontanément que notre téléphone, grâce à de la réalité augmentée, vienne poser des éléments pré-enregistrés sur un lieu que nous sommes par ailleurs en train d’observer. En tant que plasticienne, manipuler ou réfléchir avec et sur l’évolution de notre rapport à ces technologies me paraît aller de sens. 

A.C. Vient de se terminer à la Galerie Alberta Pane (Paris), ton exposition personnelle intitulée Sensibilité Synthétique. Le titre de cette exposition m’a de suite plu et parlé, car j’ai eu l’impression en déambulant entre les œuvres qu’à chaque instant se jouait justement cette association de mots. Entre la sensibilité des formes et des matériaux que tu convoques, mais aussi dans cette volonté de synthétiser dans un même espace-temps les recherches que tu mènes depuis 2015. Pourrais-tu nous parler de l’origine de cette exposition et des œuvres que tu y présentes ?

M.L. Pour « Sensibilité synthétique » l’ensemble de ce qui est présenté se déploie dans l’espace d’exposition comme un agencement dont la cohérence est inhérente au lieu…

A.C. Dans Sensibilité Synthétique, il y a en effet plusieurs qualités d’expériences qui se déploient. Il s’agit de plusieurs pièces engagées autour d’une collection de volume que je constitue depuis 2015. Elle a ceci de particulier qu’elle est composée d’enregistrements tridimensionnels. Pour faire simple, un peu à l’image d’une photographe munit d’un appareil numérique, j’enregistre grâce un scanner 3D portable des éléments, comme des morceaux d’architectures ou encore de mobiliers urbains qui me touchent, m’émeuvent. Cette collection, visualisable dans l’espace mince de mon écran d’ordinateur est prise comme une matière brute à travailler, à interpréter… Leur matérialité singulière est le résultat d’un processus d’enregistrement, d’un acte de sauvegarde qui n’est pas celui de la copie, mais qui cherche néanmoins à saisir en état ; cela me fascine. Je me sens proche de la façon dont Derrida parlait du trouble que l’enregistrement, la médiation des choses génèrent.

« Ce n’est pas l’absence au lieu de la présence, mais une trace qui remplace une présence qui n’a jamais été présente, une origine par laquelle rien n’a commencé. »
Jacques DERRIDA 

A.C. Un autre aspect de ton travail me semble important : le rapport au spectateur que tu peux entretenir au travers de tes œuvres, ou plutôt, le rapport que celles-ci peuvent avoir avec le spectateur. Dans plusieurs œuvres, et je pense par exemple à cette intervention réalisée sur la vitrine extérieure Chez Incise où le passant, en touchant et en laissant sa trace dans la fine couche de craie pouvait apercevoir un ensemble de sculptures qui étaient exposées à l’intérieur de la vitrine, ou encore à Saint-Sauveur qui relève du même esprit puisque tu as appliqué une couche de craie colorée sur l’ensemble des murs et des volumes présentés, une matière picturale que le passant pouvait déplacer/enlever du bout de son doigt. Plus récemment, avec I Am Walking In, tu influençais la déambulation du spectateur dans l’espace de la galerie avec une création sonore spécifique.

M.L. Comme je le disais plus haut, le spectateur est un élément à part entière de l’œuvre et j’ai d’ailleurs l’habitude de le nommer la « part manquante ». Pour les Sculptures Instantanées, son action, sans être forcée, est anticipée. Même s’il y a une grande part de contingence dans la manière dont il va s’inscrire dans l’œuvre, ou plutôt ici sur l’œuvre, je sais par avance qu’il va sûrement toucher et être touché en retour par la poudre colorée qui donne cet état de surface si précaire et vibrant. Il y a sûrement l’idée derrière tout cela, de la même manière que dans I Am Walking In ou Blind Sculpture, que l’acte, même le plus simple et le plus mesuré, tel quel le fait de tourner autour d’une sculpture, est l’amorce d’un voyage ; que le développement d’un mouvement, la mobilisation orchestrée, programmée, de manière plus ou moins contrôlée des sens, peut déclencher une expérience corporelle et mentale qui déplacent légèrement notre rapport au monde. Finalement, pour moi, une œuvre doit être pratiquée. Peut-être qu’ici je peux revenir à ton intuition de départ citant à mon tour Lawrence Weiner : « Le seul art qui m’intéresse est l’art que je ne comprends pas de suite. Si vous le comprenez directement c’est qu’il est inutile si ce n’est un sentiment de nostalgie. » Je pourrais compléter en disant que je pense que nous devons pouvoir faire du chemin au travers d’une œuvre. Il y aurait une quête d’émancipation dans la traversée…