Back to top

[fr] Decoloniser l’imaginaire par les formes par septembre tiberghien, critique d’art et comissaire d’expositions

Il y a un autre monde mais il est dans celui-ci.

Paul Éluard

Qu’est-ce qui de ce monde, de cette réalité mouvante, nous appartient en propre ?

C’est la question qu’adresse Marie Lelouche à travers une œuvre polymorphe, affinant progressivement ses moyens d’expression à l’aune d’un horizon esthétique qui se nourrit d’une pensée trans- : trans-historique, trans-genre, trans-gressive…

Pour elle, la production d’une esthétique est intrinsèquement liée à la conscience des percepts et autres habitus qui nous constituent. Ainsi, l’artiste mène-t-elle de concert une réflexion autour du packaging – ces emballages plastiques ou cartonnés qui donnent littéralement corps à nos produits de consommations usuels – et de la sculpture, entendue comme réceptacle d’un récit se déployant dans le temps et dans l’espace (voir les sculptures instantanées, issues d’assemblages d’objets trouvés ou empruntés), relevant tout autant de la sphère privée que publique.

Récemment, l’artiste a intégré à sa démarche l’usage d’un outil de captation numérique, en l’espèce du scanner tridimensionnel. Celui-ci lui permet de prélever et de collecter des fragments d’objets alimentant un vaste répertoire de formes, dans lequel elle peut puiser afin de créer à l’infini de nouveaux assemblages, à la manière du sampling, en jouant sur les rapports d’échelles et de textures ainsi que sur le décalage produit entre le référent d’origine et le résultat obtenu. Dans Blind sculpture, l’artiste développe également une application de réalité mixte pour téléphone portable qui vient souligner le rapport que nous entretenons à l’environnement et la manière dont nous interprétons tous différemment l’espace, en fonction des déterminismes physiologiques, affectifs et sociaux qui façonnent nos subjectivités. Cette sculpture, aveugle et muette en quelque sorte, sert d’écran à nos représentations et schèmes mentaux qui viennent s’y projeter à la manière de spectres. Ainsi, en confrontant les différentes perceptions que nous pouvons avoir d’un même objet d’art, Marie Lelouche nous renvoie aux mécanismes qui forgent notre différence, quelle qu’elle soit.

Parmi ses expérimentations actuelles, qui visent à intégrer la déambulation du corps du spectateur par le biais de dispositifs de spatialisation, Marie Lelouche met en lumière un phénomène paradoxal, on ne peut plus contemporain : l’isolement de l’individu, grâce à une technologie qui le dote de sensations amplifiées, lui procure à la fois un sentiment de toute puissance, de même qu’une perte de repère. Dans une série de dessins intitulée Esthésie, l’artiste aborde par ailleurs ce qui relèverait d’une reconfiguration, voire d’une optimisation de notre appareil sensoriel via la plasticité des lignes, des courbes et des couleurs. Si l’on serait tenté de lire dans ces œuvres la poursuite d’un idéal synesthésique appelé de ses vœux par une faction de l’art moderne, il ne faut pas s’y tromper. Ni mélancolique ni futuriste, l’artiste vit dans le présent et envisage cet état de suspension momentanée comme un réel potentiel révolutionnaire : celui de décoloniser l’imaginaire par les formes.

[en] Decolonizing the imagination through shapes By Septembre Tiberghien, art critic and curator

There is another world, but it is in this one.

Paul Éluard

What of this world, of this shifting reality, belongs to us in its own right?


This is the question Marie Lelouche addresses through a polymorphic work, gradually refining her modes of expression in the light of an aesthetic horizon that is nourished by a trans-thought: trans-historical, trans-genre, trans-gressive…
For her, the production of an aesthetic is intrinsically linked to the awareness of the percepts and other habits that constitute us. Thus, the artist is working together on packaging – the plastic or cardboard containers that literally give substance to our usual consumer products – and sculpture, understood as the receptacle of a story unfolding in time and space (see the Instant sculptures, resulting from the assemblage of found or borrowed objects), both in the private and public sphere.


Recently, the artist has integrated into her approach the use of a digital capture tool, in this case the three-dimensional scanner. This allows her to take and collect fragments of objects feeding a vast repertoire of shapes, from which she can draw in order to create infinite new aggregations, in the same way as sampling, by playing on the scale and texture relationships as well as on the offset produced between the original referent and the result obtained. In Blind sculpture, the artist also develops an application of mixed reality for mobile phones that highlights the relationship we have with the environment and the way in which we all interpret space differently, according to the physiological, emotional and social determinisms that shape our subjectivities. This sculpture, blind and silent in a way, serves as a screen for our representations and mental schemes that project themselves into it in the manner of spectra. Thus, by comparing the different perceptions we may have of the same art object, Marie Lelouche refers us to the mechanisms that shape our difference, whatever it may be.


Among her current experiments, which aim to integrate the wandering of the spectator’s body through spatialization devices, Marie Lelouche highlights a paradoxical phenomenon that is as contemporary as it can be: the isolation of the individual, thanks to a technology that gives him amplified sensations, gives him both a feeling of power, as well as a loss of reference point. In a series of drawings entitled Esthésie, the artist also addresses what would be a reconfiguration, or even an optimization of our sensory apparatus through the plasticity of lines, curves and colors. If one would be tempted to read in these works the pursuit of a synesthetic ideal called for by a faction of modern art, one should not be mistaken. Neither melancholic nor futuristic, the artist lives in the present and sees this state of momentary suspension as a real revolutionary potential: the one of decolonizing the imagination through forms.