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A propos de   Blind Sculpture de Marie Lelouche par Yannick Haenel

Pour le catalogue d’exposition Panorama 19 / Roman

Je pense encore à ce passage entre le passé et le présent : il me semble que cette mémoire en avant définit bien l’expérience poétique ; mais voici qu’une autre expérience matin, tout aussi poétique, mais plus avant ton corps, plus dansante aussi, une expérience à laquelle me convie Marie Lelouche avec son installation Blind sculpture.

Il y a un objet blanc devant moi – « calme bloc ici-bas chu d’un désastre obscur », et j’ai envie de dire avec Mallarmé.

On me tend une tablette et un casque audio, et voici que démarre une aventure géométrique dans laquelle je sens tout de suite que mes repères fondent, que mes réflexes sont déroutés, que mon cerveau se transforme. Car des objets s’animent dans l’espace, les sculptures se forment et se défont à partir de l’écran de la tablette qui génère les mouvements; ce sont des formes digitales qui accèdent à ma perception au fur et à mesure de mes déplacements.

Ainsi des volumes se déplace-t-il, et semble flotter dans l’espace; ainsi le rêve de la sculpture d’accéder au mouvement se réalise-t-il, d’une manière sidérante. Je tourne autour du calme bloc, et les volumes reprennent ou continue leur flottaison spectrale, jaune, grise, blanche, comme des icebergs fluides; ils se rencontrent, s’imbriquent, se traversent: ça se sculpte ainsi, sans les mains, à travers une découpe virtuel, depuis le choc entre plusieurs réalités.

Il me semble qu’avec la tablette c’est moi qui sculpte, et le spectateur n’est-il pas le sujet souvent trop ignoré d’une exposition? N’est-ce pas lui qui décide s’il regarde ou non une œuvre (laquelle croit trop souvent qu’elle existe toute seule).

Oui, quelque chose de fou a lieu avec Marie Lelouche, quelque chose d’entièrement neuf, de fabuleusement théorique, de tranquillement sensoriel, comme si l’on avait trouvé comment faire des œuvres d’art dans l’univers : comme si l’on sculptait des satellites, des stations orbitales, des planètes, à même la gravitation.